TABLE DES MATIÈRES
- Chaprite 1
- Chaprite 2
- Chaprite 3
- Chaprite 4
- Chaprite 5
- Chaprite 6
- Chaprite 7
- Chaprite 8
- Chaprite 9
- Chaprite 10
- Chaprite 11
- Chaprite 12
- Chaprite 13
- Chaprite 14
- Chaprite 15
- Chaprite 16
- Chaprite 17
- Chaprite 18
- Chaprite 19
- Chaprite 20
- Chaprite 21
- Chaprite 22
- Chaprite 23
- Chaprite 24
- Chaprite 25
- Chaprite 26
- Chaprite 27
- Chaprite 28
- Chaprite 29
- Chaprite 30
- Chaprite 31
- Chaprite 32
- Chaprite 33
- Chaprite 34
- Chaprite 35
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- Chaprite 38
- Chaprite 39
- Chaprite 40
- Chaprite 41
- Chaprite 42
- Chaprite 43
- Chaprite 44
- Chaprite 45
- Chaprite 46
- Chaprite 47
- Chaprite 48
- Chaprite 49
- Chaprite 50
- Chaprite 51
- Chaprite 52
- Chaprite 53
- Chaprite 54
- Chaprite 55
- Chaprite 56
- Chaprite 57
- Chaprite 58
- Chaprite 59
- Chaprite 60
En quoi cette créature quelconque est-elle lésée de ma proposition ? En quoi le sera-t-elle en acceptant la mienne ? Si je n'ai rien de ce qu'il lui faut pour lui plaire, que l'intérêt tienne lieu du plaisir, et qu'alors, pour un dédommagement convenu, elle m'accorde sur-le-champ la jouissance de son corps, et qu'il me soit permis d'employer la force et tous les mauvais traitements qu'elle entraîne, si, en la satisfaisant comme je peux, ou de ma bourse, ou de mon corps, elle ose ne pas me donner à l'instant ce que je suis en droit d'exiger. Elle seule offense la nature, en refusant ce qui peut obliger son prochain : je ne l'outrage point, moi, en proposant d'acheter d'elle ce qui m'en convient, et de payer ce qu'elle me cède au prix qu'elle peut désirer. Eh ! non, non ! encore une fois, la chasteté n'est point une vertu ; elle n'est qu'une mode de convention, dont la première origine ne fut qu'un raffinement du libertinage ; elle n'est nullement dans la nature, et une fille, une femme, ou un garçon, qui accorderait ses faveurs au premier venu, qui se prostituerait effrontément en tous sens, en tous lieux, à toute heure, ne commettrait qu'une chose contraire, j'en conviens, aux usages du pays qu'habiterait peut-être cet individu ; mais il n'offenserait en quoi que ce puisse être, ni son prochain, qu'il servirait bien plutôt que de l'outrager, ni la nature, aux desseins de laquelle il n'a fait que complaire en se livrant aux derniers excès du libertinage. La continence, soyez-en bien certains, n'est que la vertu des sots et des enthousiastes ; elle a beaucoup de dangers, aucuns bons effets ; elle est aussi pernicieuse aux hommes qu'aux femmes ; elle est nuisible à la santé, en ce qu'elle laisse corrompre dans les reins une semence destinée à être lancée au-dehors, comme toutes les autres sécrétions. La corruption la plus affreuse des mœurs, en un mot, a infiniment moins d'inconvénients, et les peuples les plus célèbres de la terre, ainsi que les hommes qui l'illustrèrent le plus, furent incontestablement les plus débauchés. La communauté des femmes est le premier vœu de la nature, elle est générale dans le monde, les animaux nous en donnent l'exemple ; il est absolument contraire aux inspirations de cette agente universelle d'unir un homme avec une femme, comme en Europe, et une femme avec plusieurs hommes, comme dans certaine pays de l'Afrique, ou un homme avec plusieurs femmes comme en Asie et dans la Turquie d'Europe ; toutes ces institutions sont révoltantes, elles gênent les désirs, elles contraignent les humeurs, elles enchaînent les volontés, et, de toutes ces infâmes coutumes, il ne peut résulter que des malheurs. Ô vous, qui vous mêlez de gouverner les hommes, gardez-vous de lier aucune créature ! Laissez-la faire ses arrangements toute seule, laissez-la se chercher elle-même ce qui lui convient, et vous vous apercevrez bientôt que tout n'en ira que mieux.
Quelle nécessité y a-t-il donc, diront tous les hommes raisonnables, que le besoin de perdre un peu de semence me lie à une créature que je n'aimerai jamais ? De quelle utilité peut-il être que ce même besoin enchaîne à moi cent infortunées que je ne connais seulement pas ! Pourquoi faut-il que ce même besoin, avec quelque différence pour la femme, l'assujettisse à une contrainte et à un esclavage perpétuels ? Eh quoi ! cette malheureuse fille brûle de tempérament ; le besoin de se rassasier la consume, et vous allez, pour la satisfaire, lier son sort à celui d'un homme... peut-être fort loin du goût de ces plaisirs, et qui, ou ne la verra pas quatre fois dans sa vie, ou ne se servira d'elle que pour la soumettre à des plaisirs dont le partage deviendra impossible à cette jeune personne ? Quelle injustice de part et d'autre ! et comme elle est évitée en abrogeant vos ridicules mariages, en laissant les deux sexes libres de se chercher et de se trouver réciproquement ce qu'il leur faut ! Quel bien établissent les mariages dans la société ? Bien loin de resserrer les nœuds, ils les brisent. Lequel, selon vous, paraît le plus uni, ou d'une seule et même famille, comme le serait alors chaque gouvernement de la terre, ou de cinq ou six millions de petites, dont les intérêts, toujours personnels, divisent nécessairement l'intérêt général et le combattent perpétuellement ? Quelle différence d'union... de tendresse entre tous les hommes, si tous également, frères, pères, mères, époux, en cherchant à se combattre ou à se nuire, nuisaient ou combattaient alors ce qu'ils auraient de plus cher ! Mais cette universalité, direz-vous, affaiblirait les liens ; il n'y en aurait plus, à force d'en avoir. Eh ! qu'importe ? il vaut bien mieux qu'il n'y en ait d'aucune espèce, que d'en avoir dont le but ne peut être que de troubler ou que de nuire. Jetons un coup d'œil sur l'histoire. Que seraient devenus les ligues, les différente partis qui ont déchiré la France, parce que chacun suivait sa famille et s'unissait à elle pour combattre ; que tout cela, dis-je, serait-il devenu, s'il n'y eût eu qu'une seule famille en France ? Cette famille se serait-elle divisée par troupes pour se combattre réciproquement, pour adopter, les unes le parti d'un tyran, les autres le parti contraire ? Plus d'Orléanais contre les Bourguignons, plus de Guises contre les Bourbons, plus de toutes ces horreurs qui ont déchiré la France, et dont l'unique objet était l'orgueil et l'ambition des familles. Ces passions s'anéantissent avec l'égalité que je propose ; elles s'oublient avec la destruction de ces liens ridicules appelés mariages. Plus qu'une vue, plus qu'un projet, plus qu'un désir dans l'État : vivre heureux ensemble, et défendre ensemble la patrie. Il est impossible que la machine subsiste longtemps avec les usages adoptée jusqu'à ce jour. Les richesses et le crédit s'étayant, se cherchant sans cesse, il y aura nécessairement avant un siècle une portion de l'État si puissante et si riche qu'elle culbutera l'autre, et voilà encore la patrie désolée6.
Que l'on y réfléchisse bien, on verra que tous les troubles n'ont jamais eu d'autres causes. Une puissance sourdement accrue a toujours fini par essayer de culbuter l'autre, et elle y a réussi. Que d'obstacles levés, que d'inconvénients prévenus, en abolissant les mariages : plus de chaînes abhorrées, plus de repentirs amers, plus aucun des crimes, fruits de ces abus monstrueux, puisque c'est la loi seule qui fait le crime, et que le crime tombe dès que la loi n'existe plus. Aucune cabale dans l'État, plus d'inégalité choquante de fortune. Mais les enfants... la population ?... C'est cela que nous allons traiter.
Nous commencerons par établir un fait auquel nous croyons difficile de répondre : c'est que, pendant l'acte de la jouissance, assurément l'on s'occupe fort peu de la créature qui peut en résulter ; celui qui serait assez bête pour y penser aurait assurément la moitié moins de plaisir que celui qui ne s'en occupe pas. C'est un ridicule outré, sans doute, ou de ne voir une femme que dans cette idée, ou que de concevoir même cette idée en la voyant. C'est à tort que l'on suppose que la propagation est une des lois de la nature : notre seul orgueil nous a fait imaginer cette sottise. La nature permet la propagation, mais il faut bien se garder de prendre sa tolérance pour un ordre. Elle n'a pas le plus petit besoin de la propagation ; et la destruction totale de la race, qui deviendrait le plus grand malheur du refus de la propagation, l'affligerait si peu qu'elle n'en interromprait pas plus son cours que si l'espèce entière des lapins ou des lièvres venait à manquer sur notre globe. Ainsi, nous ne la servons pas plus en propageant, que nous ne l'offensons en ne propageant pas. Soyons bien persuadés que cette intéressante propagation, que notre orgueil érige sottement en vertu, devient, relativement aux lois de la nature, la chose la plus inutile et qui doit le moins nous inquiéter. Deux êtres de sexe différent, que l'instinct du plaisir rapproche, doivent donc s'attacher à goûter le plaisir unanimement dans toute l'étendue qu'il peut avoir, et y mettre, tant pour son augmentation que pour son amélioration, toutes les recherches qui peuvent dépendre d'eux, puis se moquer absolument des suites, et parce que ces suites ne sont nullement nécessaires, et parce que la nature s'en embarrasse on ne saurait moins7.
A l'égard du père, il devient totalement dégagé du soin de cette progéniture, si elle a lieu. Et comment pourrait-il s'en inquiéter, avec la communauté que je suppose ? Un peu de semence jetée par lui dans une matrice commune, où ce qui peut germer germe, ne peut lui devenir une obligation de prendre soin de l'embryon germé, et ne peut pas plus lui imposer de devoirs envers cet embryon qu'envers celui de l'insecte que ses excréments déposés au pied d'un arbre auraient fait éclore quelques jours après : c'est, dans l'un et dans l'autre cas, de la matière dont le besoin oblige de se débarrasser, et qui devient ce qu'elle peut. La femme seule, dans le cas supposé, devient maîtresse de l'embryon ; comme unique propriétaire de ce fruit plaisamment précieux, elle en peut donc entièrement disposer à son gré, le détruire au fond de son sein, s'il la gêne, ou après qu'il est né, si l'espèce ne lui convient pas, et dans tous les cas l'infanticide ne peut jamais lui être défendu. C'est un bien entièrement à elle, que personne ne réclame, qui n'appartient à personne, dont la nature n'a aucun besoin, et que, par conséquent, elle peut ou nourrir ou étouffer si elle veut. Eh ! ne craignons pas de manquer d'hommes ; il y aura plus qu'on ne voudra de femmes envieuses d'élever le fruit qu'elles portent ; et vous aurez toujours plus de bras qu'il ne vous en faudra pour vous défendre et pour cultiver vos terres. Formez, pour lors, des écoles publiques, où les enfants soient élevés dès qu'ils n'ont plus besoin du sein de leur mère ; que, déposés là comme enfants de l'État, ils oublient même jusqu'au nom de cette mère, et que, s'unissant ensuite vulgivaguement à leur tour, ils fassent comme leurs parents.
Voyez, d'après ces principes, ce qu'est maintenant l'adultère, et s'il est possible ou vrai qu'une femme puisse faire mal en se livrant à qui bon lui semble. Voyez si tout ne subsisterait pas également, même avec l'entière destruction de nos lois. Mais, d'ailleurs, sont-elles générales, ces lois ? Tous les peuples ont-ils le même respect pour ces liens absurdes ? Faisons un examen rapide de ceux qui les ont méprisés.
En Laponie, en Tartarie, en Amérique, c'est un honneur que de prostituer sa femme à un étranger.
Les Illyriens ont des assemblées particulières de débauches, où ils contraignent leurs femmes à se livrer au premier venu, devant eux.
L'adultère était publiquement autorisé chez les Grecs. Les Romains se prêtaient mutuellement leurs femmes. Caton prêta la sienne à Hortensius, qui désirait une femme féconde.
Cook découvrit une société à Otaïti où toutes les femmes se livrent indifféremment à tous les hommes de l'assemblée. Mais si l'une d'elles devient enceinte, l'enfant est étouffé au moment de sa naissance : tant il est vrai qu'il existe des peuples assez sages pour sacrifier à leurs plaisirs les lois futiles de la population ! Cette même société, à quelques différences près, existe à Constantinople8.
Les nègres de la côte de Poivre et de Riogabar prostituent leurs femmes à leurs propres enfants.
Chez les anciens Bretons, huit ou dix maris se rassemblaient et mettaient leurs femmes en commun. Les intérêts, les partis différents s'opposent chez nous à ces trafics délicieux. Quand serons-nous donc assez philosophes pour les établir ?
Singha, reine d'Angola, avait fait une loi qui établissait la vulgivaguibilité des femmes. Cette même loi leur enjoignait de se garantir de grossesse, sous peine d'être pilées dans un mortier : loi sévère, mais utile, et qui doit toujours suivre la défense des liens et la communauté, afin de mettre des bornes à une population dont la trop grande abondance pourrait devenir dangereuse.
Mais on peut tarir cette population par des moyens plus doux : ce serait en accordant des honneurs et des récompenses au saphotisme, à la sodomie, à l'infanticide, comme Sparte en décernait au vol. Ainsi la balance s'égaliserait sans avoir besoin, comme à Angola ou à Formose, d'écraser le fruit des femmes dans leur propre sein.
En France, par exemple, où la population est beaucoup trop nombreuse, en établissant la communauté dont je parle, il faudrait fixer le nombre des enfants, faire impitoyablement noyer tout le reste, et, comme je viens de le dire, vénérer les amours illégitimes entre sexes égaux. Le gouvernement, maître alors et de ces enfants et de leur nombre, compterait nécessairement autant de défenseurs qu'il en aurait élevé, et l'État n'aurait point, par grandes villes, trente mille malheureux à soulager dans les temps de disette. C'est pousser trop loin le respect pour un peu de matière fécondée, que d'imaginer qu'on ne puisse pas, quand il en est besoin, la détruire avant terme ou même beaucoup après.
Il y a, en Chine, une société pareille à celles d'Otaïti et de Constantinople. On les appelle les maris commodes. Ils n'épousent de filles qu'à la condition qu'elles se prostitueront à d'autres : leur maison est l'asile de toutes les luxures. Ils noient les enfants qui naissent de ce commerce.
Il existe des femmes au Japon qui, quoique mariées, se tiennent, avec l'agrément de leurs époux, aux environs des temples et des grands chemins, le sein découvert, comme les courtisanes d'Italie, et sont toujours prêtes à favoriser les désirs du premier venu.
On voit une pagode à Cambaye, lieu de pèlerinage où toutes les femmes se rendent avec la plus grande dévotion ; là, elles se prostituent publiquement, sans que leurs maris y trouvent à redire. Celles qui ont amassé une certaine fortune à ce métier achètent, avec cet argent, de jeunes esclaves qu'elles dressent au même usage et qu'elles mènent ensuite à la pagode pour se prostituer à leur exemple9.
Un mari, au Pégu, méprise souverainement les premières faveurs de sa femme ; il les fait prendre par un ami, souvent même par l'étranger qu'il considère. Mais il n'en ferait pas de même pour les prémices d'un jeune garçon : cette jouissance est, pour les habitants de ces pays, la plus délicieuse de toutes.
Les Indiennes du Darien se prostituent au premier venu. Si elles sont mariées, l'époux se charge de l'enfant ; si elles sont filles, ce serait un déshonneur d'être grosses, et elles se font alors avorter, ou prennent, dans leur jouissance, des précautions qui les délivrent de cette inquiétude.
Les prêtres de Cumane ravissent la fleur des jeunes mariées : l'époux n'en voudrait pas sans cette cérémonie préalable. Ce précieux bijou n'est donc qu'un préjugé national, ainsi que tant d'autres choses sur lesquelles nous ne voulons jamais ouvrir les yeux.
Combien de temps la féodalité usa-t-elle de ce droit dans plusieurs provinces de l'Europe, et particulièrement en Écosse ? Ce sont donc des préjugés que la pudeur... que la vertu... que l'adultère.
Il s'en faut bien que tous les peuples aient également estimé les prémices. Plus une fille, dans l'Amérique septentrionale, avait eu d'aventures galantes, plus elle trouvait d'époux qui la recherchaient. On n'en voulait point si elle était vierge : c'était une preuve de son peu de mérite.
Aux îles Baléares, le mari est le dernier qui jouisse de sa femme : tous les parents, tous les amis le précèdent dans cette cérémonie ; il passerait pour un homme fort malhonnête, s'il s'opposait à cette prérogative. Cette même coutume s'observait en Islande, et chez les Nazaméens, peuple de l'Égypte : après le festin, l'épouse nue allait se prostituer à tous les convives et recevait un présent de chacun.
Chez les Massagètes, toutes les femmes étaient en commun : lorsqu'un homme en rencontrait une qui lui plaisait, il la faisait monter sur son chariot, sans qu'elle pût s'en défendre ; il suspendait ses armes au timon, et cela suffisait pour empêcher les autres d'approcher.
Ce ne fut point en faisant des lois de mariage, mais en établissant, au contraire, la parfaite communauté des femmes, que les peuples du Nord furent assez puissants pour culbuter trois ou quatre fois l'Europe et l'inonder de leurs émigrations.
Le mariage est donc nuisible à la population, et l'univers rempli de peuples qui l'ont méprisé. Il est donc contraire au bonheur des individus, aux yeux de la nature, et généralement à toutes les institutions qui peuvent assurer la félicité de l'homme sur la terre. Or, si c'est l'adultère qui le pulvérise, l'adultère qui détruit ses lois, l'adultère qui rentre si énergiquement dans celles de la nature, l'adultère pourrait donc bien, au lieu d'être un crime, facilement passer pour une vertu.
Ô tendres créatures, ouvrages divins, créées pour les plaisirs de l'homme ! cessez de croire que vous ne soyez faites que pour la jouissance d'un seul ; foulez aux pieds, sans nulle frayeur, ces liens absurdes qui, vous enchaînant dans les bras d'un époux, nuisent au bonheur que vous attendez de l'amant qui vous est cher ! Songez que ce n'est qu'en lui résistant que vous outragez la nature : en vous formant le plus sensible, le plus ardent des sexes, elle gravait dans vos cœurs le désir de vous livrer à toutes vos passions. Vous indiquait-elle de vous captiver à un seul homme, en vous donnant la force d'en lasser quatre ou cinq de suite ? Méprisez les vaines lois qui vous tyrannisent ; elles ne sont l'ouvrage que de vos ennemis, sitôt que ce n'est pas vous qui les avez faites : dès qu'il est sûr que vous vous seriez bien gardées de les approuver, de quel droit prétendrait-on vous y astreindre ? Songez qu'il n'est qu'un âge pour plaire, et que vous verserez dans votre vieillesse des larmes bien cruelles, si vous l'avez passé sans jouir : et quel fruit recueillerez-vous de cette sagesse, quand la perte de vos charmes ne vous laissera plus prétendre à nuls droits ? L'estime de votre époux, quelle faible consolation ! quels dédommagements pour de tels sacrifices ! Qui, d'ailleurs, vous répond de son équité ? qui vous dit que votre constance lui soit aussi précieuse que vous l'imaginez ? Vous voilà donc réduites à votre propre orgueil. Ah ! femmes aimables, la plus mince des jouissances que donne un amant vaut mieux que celles de soi-même : ce sont de pures chimères que toutes ces jouissances isolées, personne n'y croit, personne ne s'en doute, personne ne vous en sait gré, et, toujours destinées à être victimes, vous mourrez celles du préjugé, au heu de l'avoir été de l'amour. Servez-le, jeunes beautés, servez-le donc sans crainte, ce Dieu charmant qui vous créa pour lui ; c'est au pied de ses autels, c'est dans les bras de ses sectateurs que vous trouverez la récompense des petits chagrins que vous fait éprouver une première démarche. Songez qu'il n'y a que celle-là qui coûte ; elle n'est pas plus tôt faite que vos yeux se dessillent : ce n'est plus la pudeur qui colore de roses vos joues fraîches et blanches, c'est le dépit d'avoir pu respecter une minute le frein méprisable dont l'atrocité des parents ou la jalousie des époux osa vous fier un seul jour.
Dans l'état cruel où les choses sont, et c'est ce qui doit faire la seconde partie de mon discours, dans cet état de gêne affreux, dis-je, il ne reste plus qu'à donner aux femmes quelques conseils sur la manière de se conduire, et qu'à examiner si réellement il résulte un inconvénient de ce fruit étranger que se trouve contraint d'adopter le mari.
Voyons d'abord si ce n'est pas une vaine chimère pour un mari que de placer son honneur et sa tranquillité dans la conduite d'une femme.
L'honneur ! et comment un autre être que nous peut-il donc disposer de notre honneur ? Ne serait-ce pas ici un moyen adroit que les hommes auraient employé pour obtenir davantage de leurs femmes, pour les enchaîner plus fortement à eux ? Eh quoi ! il sera permis à cet homme injuste de se livrer lui-même à toutes les débauches qui lui plairont, sans entamer cet honneur frivole ; et cette femme qu'il néglige, cette femme vive et ardente dont il ne contente pas le quart des désirs, le déshonore en ayant recours à un autre ? Mais ceci est positivement le même genre de folie que celui de ce peuple où le mari se met au lit quand la femme accouche. Persuadons-nous donc que notre honneur est à nous, qu'il ne peut jamais dépendre de personne, et qu'il y a de l'extravagance à imaginer que jamais les fautes des autres puissent y donner la moindre atteinte.
Si donc il devient absurde d'imaginer qu'il puisse résulter, pour un homme, du déshonneur de la conduite de sa femme, quel autre chagrin pouvez-vous prouver qu'il puisse en revenir ? De deux choses l'une : ou cet homme aime sa femme, ou il ne l'aime point ; dans la première hypothèse, dès qu'elle lui manque, c'est qu'elle ne l'aime plus ; or, dites-moi si la plus haute de toutes les extravagances n'est pas d'aimer quelqu'un qui ne vous aime plus ? L'homme dont il s'agit doit donc, dès ce moment, cesser d'être attaché à son épouse, et, dans cette supposition, l'inconstance doit être parfaitement permise à cette épouse. Si c'est le second cas, et que, n'aimant plus sa femme, l'homme ait donné lieu à cette inconstance, de quoi peut-il se plaindre ? Il a ce qu'il mérite, ce qui devait nécessairement lui arriver en se comportant comme il le fait. Il commettrait donc la plus grande injustice en s'en plaignant, ou le trouvant mauvais : n'a-t-il pas dix mille objets de dédommagement autour de lui ? Eh ! qu'il laisse s'amuser en paix cette femme, assez malheureuse déjà d'être obligée de se contraindre, pendant que lui n'a besoin d'aucun voile, et qu'aucune opinion ne le condamne. Qu'il la laisse goûter tranquillement des plaisirs qu'il ne peut plus lui procurer, et sa complaisance peut encore lui faire une amie d'une femme... outragée par des procédés contraires. La reconnaissance, alors, fera ce que le cœur n'avait pu opérer, la confiance naîtra d'elle-même, et tous deux, parvenus au déclin de l'âge, se dédommageront ensemble dans le sein de l'amitié de ce que leur aura refusé l'amour.
Époux injustes, cessez donc de tourmenter vos femmes, si elles vous sont infidèles. Ah ! si vous voulez bien vous examiner, vous vous trouverez toujours le premier tort, et ce qui persuadera le publie que ce tort est véritablement toujours de votre côté, c'est que tous les préjugés sont contre l'inconduite des femmes ; c'est qu'elles ont, pour être libertines, une infinité de liens à franchir, et qu'il n'est pas naturel qu'un sexe doux et timide en vienne là sans d'excellentes raisons. Mon hypothèse est-elle fausse ? L'épouse seule est-elle coupable ? Eh ! qu'importe au mari ? Qu'il serait dupe de mettre là sa tranquillité ! Éprouve-t-il, des sottises de sa femme, quelques peines physiques ? Hélas ! non ; elles sont toutes imaginaires ; il ne se fâche que d'une chose qui l'honorerait à cinq ou six cents lieues de Paris. Qu'il foule aux pieds le préjugé ! Pense-t-on aux torts de l'hymen au sein des plaisirs de la luxure ? Voilà les plus sensuels de tous, qu'il s'y livre, et toutes les fautes de sa femme seront bientôt oubliées.
C'est donc ce fruit... ce fruit qu'il n'a point semé, et qu'il lui faut pourtant recueillir, voilà donc ce qui fait sa désolation ? Quelle enfance ! Deux choses se présentent ici : ou vous vivez avec votre femme, quoique infidèle, de manière à vous donner des héritiers, ou vous n'y vivez pas ; ou vous y vivez comme certaine époux libertins, de manière à être sûr que le fruit n'est pas de vous. N'ayez point de frayeur dans ce dernier cas-ci : votre femme est assez fine pour ne pas vous donner d'enfants ; laissez-la faire, vous n'en aurez pas ; une telle gaucherie ne sera jamais hasardée par une femme assez adroite pour conduire une intrigue. Dans l'autre cas, dès que vous travaillez comme votre rival à la multiplication de l'espèce, qui peut vous assurer que le fruit ne vous appartient pas ? Il y a autant à parier pour que contre, et c'est une extravagance à vous de ne pas adopter le parti rassurant. Ou cessez entièrement de voir votre femme, sitôt que vous lui soupçonnez une intrigue, ce qui est la plus sûre et la meilleure façon de la jouer ; ou, si vous continuez à cultiver le même jardin que son amant, n'accusez pas celui-ci, plutôt que vous, d'avoir semé le fruit qui germe. Voilà donc les deux objections répondues : ou vous n'aurez sûrement point d'enfants ; ou, si vous en avez, il y a autant à parier qu'ils vous appartiennent qu'à votre rival ; il y a même, en faveur de cette dernière opinion, une probabilité de plus : c'est l'envie que votre femme doit avoir de couvrir son intrigue par une grossesse, ce qui, soyez-en bien sûr, lui fera faire tout au monde pour y parvenir avec vous, parce qu'il est constant qu'elle ne sera jamais plus tranquille que quand elle vous aura vu mettre le baume sur le mal, et qu'elle retirera de ce procédé la certitude de pouvoir désormais tout hasarder avec son amant. Votre inquiétude sur cela est donc une folie : l'enfant est à vous, soyez-en certain ; votre femme a le plus grand intérêt à ce qu'il vous appartienne, vous y avez d'ailleurs travaillé. Eh bien ! de ces deux raisons réunies, arrive à vous la certitude de ce que vous désirez savoir : l'enfant est à vous, cela est clair, et il y est par le même calcul qui doit faire parvenir au but celui de deux coureurs payé pour y arriver le premier, lorsque son camarade ne gagne rien à la même course. Mais supposons un instant qu'il ne soit pas de vous : que vous importe dans le fait ? Vous voulez un héritier, le voilà : c'est l'éducation qui donne le sentiment filial, ce n'est pas la nature. Croyez que cet enfant, désabusé par rien d'être votre fils, accoutumé à vous voir, à vous nommer, à vous chérir comme son père, vous révérera, vous aimera tout autant, et peut-être plus, que si vous aviez coopéré à son existence. Il n'y aura donc plus en vous que l'imagination de malade : or, rien ne se guérit facilement comme ces maux. Donnez à cette imagination une secousse plus vive, agitez-la par quelque chose qui ait plus d'empire, plus d'activité sur elle, vous l'assouplirez bientôt à ce que vous voudrez, et sa maladie se guérira. Dans tous les cas, ma philosophie vous offre un moyen. Rien n'est à nous autant que nos enfants ; on vous donne celui-là, il vous appartient encore mieux ; il n'y a rien de si bien à nous que ce qu'on nous donne. Usez de vos droits, et souvenez-vous qu'un peu de matière organisée, soit qu'elle nous appartienne ou qu'elle soit
la propriété des autres, est bien peu chère à la nature, qui nous donna dans tous les temps le pouvoir de la désorganiser à notre gré.
A vous maintenant, épouses charmantes, à vous la leçon, mes amies. J'ai tranquillisé l'esprit de vos maris, je leur ai appris à ne se fâcher de rien avec vous ; je vais à présent vous instruire dans l'art de les tromper adroitement. Mais je veux vous faire frémir avant : je veux exposer à vos yeux le tableau sinistre de toutes les peines imposées à l'adultère, autant pour vous faire voir qu'il faut que le prétendu délit donne de grands plaisirs, puisque tous les peuples le traitèrent avec tant de rigueur, que pour que vous ayez à rendre grâce au sort du bonheur que vous avez d'être nées sous un gouvernement doux, qui, s'en rapportant de votre conduite à vous-mêmes, ne vous impose d'autres peines, si cette conduite n'est pas bonne, que la honte frivole de vous déshonorer les premières... Charme de plus, convenez-en, pour la plus grande partie d'entre vous.
Une loi de l'empereur Constance condamnait l'adultère à la même peine que le parricide, c'est-à-dire à être brûlée vive, ou cousue dans un sac et jetée dans la mer : il ne laissait pas même à ces malheureuses la ressource de l'appel, quand elles étaient convaincues.
Un gouverneur de province avait exilé une femme coupable d'adultère ; l'empereur Majorien, trouvant la punition trop légère, chassa cette femme de l'Italie et donna la permission de la tuer à tous ceux qui la rencontreraient.
Les anciens Danois punissaient l'adultère de mort, tandis que l'homicide ne payait qu'une simple amende : ils le croyaient donc un bien plus grand crime.
Les Mogols fendent une femme adultère en deux avec leur sabre.
Dans le royaume de Tonkin, elle est écrasée par un éléphant.
A Siam, c'est plus doux : on la livre à l'éléphant même ; il en jouit dans une machine préparée exprès et dans laquelle il croit voir la représentation de sa femelle. La lubricité pourrait bien avoir inventé ce supplice-là.
Les anciens Bretons, en cas pareils, et peut-être dans les mêmes vues, la faisaient expirer sous les verges.
Au royaume de Louango, en Afrique, elle est précipitée avec son amant du haut d'une montagne escarpée.
Dans les Gaules, on les étouffait dans la boue et on les couvrait de claies.
A Juida, le mari lui-même condamnait sa femme ; il la faisait exécuter sur-le-champ, devant lui, s'il la trouvait coupable : ce qui devenait extrêmement commode pour les maris las de leurs femmes.
Dans d'autres pays, il reçoit des lois le pouvoir de l'exécuter de sa propre main, s'il la trouve en faute. Cette coutume était principalement celle des Goths10.
Les Miamis coupaient le nez à la femme adultère ; les Abyssins la chassaient de leurs maisons, couverte de guenilles.
Les sauvages du Canada lui cernaient la tête en rond, et lui enlevaient une bande de peau.
Dans le Bas-Empire, la femme adultère était prostituée aux passants.
A Diarbeck, la criminelle était exécutée par sa famille assemblée, et tous ceux qui entraient devaient lui donner un coup de poignard.
Dans quelques provinces de Grèce où ce crime n'était pas autorisé comme à Sparte, tout le monde pouvait impunément tuer une femme adultère.
Les Gaux-Tolliams, peuples d'Amérique, amenaient l'adultère au pied du cacique, et là, elle était coupée en pièces, et mangée par les témoins.
Les Hottentots, qui permettent le parricide, le matricide et l'infanticide, punissent l'adultère de mort ; l'enfant lui-même devient, sur un tel fait, le délateur de sa mère11.
Ô femmes voluptueuses et libertines ! si ces exemples ne servent, ainsi que je l'imagine, qu'à vous enflammer davantage, parce que l'espoir que le crime est sûr est toujours un plaisir de plus pour des têtes organisées comme les vôtres, écoutez mes leçons, et profitez-en ; je vais dévoiler à vos yeux lascifs toute la théorie de l'adultère.
Ne cajolez jamais tant votre mari que quand vous avez envie de le tromper.
S'il est libertin, servez ses désirs, soumettez-vous à ses caprices, flattez toutes ses fantaisies, offrez-lui, même, des objets de luxures. Ayez, d'après ses fantaisies, ou de jolies filles, ou de jolis garçons près de vous, fournissez-les-lui. Enchaîné par la reconnaissance, il n'osera jamais vous faire de reproches : que vous objecterait-il, d'ailleurs, que vous ne puissiez à l'instant rétorquer contre lui ?
Vous avez besoin d'une confidente ; vous risquez de vous perdre, en agissant seule : prenez avec vous une femme sûre, et ne négligez rien pour la lier à vos intérêts et au service de vos passions ; payez-la bien surtout.
Faites-vous satisfaire plutôt par des gens à gages que par un amant ; les premiers vous serviront bien, et secrètement ; les autres tireront vanité de vous et vous déshonoreront, sans vous donner du plaisir.
Un laquais, un valet de chambre, un secrétaire, tout cela ne marque pas dans le monde ; un petit-maître affiche, et vous voilà perdues, souvent pour n'avoir été que ratées.
Ne faites jamais d'enfants, rien ne donne moins de plaisir ; les grossesses usent la santé, gâtent la taille, flétrissent les appas, et c'est toujours l'incertitude de ces événements qui donne de l'humeur à un mari. Il est mille moyens de les éviter, dont le meilleur est de foutre en cul ; faites-vous branler le clitoris pendant ce temps, et cette manière de jouir vous donnera bientôt mille fois plus de plaisir que l'autre : vos fouteurs y gagneront sans doute, le mari ne s'apercevra de rien, et vous serez tous contents.
Peut-être votre époux vous proposera-t-il la sodomie de lui-même ; alors faites-vous valoir : il faut toujours avoir l'air de refuser ce qu'on désire. Si, dans la frayeur des enfants, vous êtes obligée de l'y amener vous-même, excusez-vous sur la crainte où vous êtes de mourir en accouchant ; soutenez qu'une de vos amies vous a dit que son époux s'y prenait ainsi avec elle. Une fois faite à ces plaisirs, n'employez qu'eux avec vos amants : voilà, dès lors, la moitié des soupçons dissipée, et votre tranquillité bien établie sur tout ce qui tient aux grossesses.
Faites épier les démarches de votre tyran ; il ne faut jamais avoir de surprises à craindre, quand on veut jouir avec délices.
Si jamais, pourtant, vous étiez découverte, au point de ne pouvoir plus nier votre conduite, jouez le remords, redoublez de soins et d'attentions avec votre mari- Si vous avez préalablement gagné son amitié par des complaisances et des égards, il reviendra bientôt. S'il s'obstine, plaignez-vous la première ; il n'est pas que vous ne possédiez son secret : menacez-le de le divulguer ; et c'est pour avoir toujours sur lui cet empire que je vous recommande d'étudier ses goûts et de les servir dès le commencement de votre union. Enfin, le prenant de cette manière, vous le verrez infailliblement revenir : composez alors avec lui, et passez-lui tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il pardonne à son tour, mais n'abusez pas de cette composition ; redoublez l'épaisseur des voiles : une femme prudente doit toujours craindre d'irriter par trop son époux.
Jouissez, tant que vous ne serez pas découverte : gardez-vous bien alors de vous rien refuser.
Fréquentez peu de femmes libertines ; leur commerce ne vous procurera pas beaucoup de plaisirs, et pourrait vous donner de grandes peines ; elles affichent plus que les amants, parce qu'on sait qu'il faut toujours se cacher avec un homme et qu'on ne le croit pas nécessaire avec une femme.
Si vous vous permettez des parties carrées, que ce soit avec une amie sûre : examinez bien les chaînes qu'elle doit respecter ; ne vous hasardez pas, si vous n'avez à peu près les mêmes devoirs, parce qu'alors elle s'observera moins que vous et vous perdra par ses imprudences.
Ayez toujours quelque moyen d'être sûre de la vie des autres ; et si un homme vous trompe, ne le ménagez pas. Il n'y a aucune comparaison entre la vie de cet homme et votre tranquillité ; d'où je conclus qu'il vaut cent fois mieux s'en défaire, que de vous afficher, ni de vous compromettre : ce n'est pas que la réputation soit une chose essentielle, elle sert seulement à consolider les plaisirs. Une femme que l'on croit sage jouit toujours infiniment mieux qu'une dont l'inconduite trop connue a fait évanouir la considération.
Respectez cependant la vie de votre époux, non qu'il y ait aucun individu dans le monde dont les jours doivent l'être, sitôt que notre intérêt parle ; mais c'est que, dans ce cas, cet intérêt personnel se trouve à ce que vous ménagiez les jours de cet homme. C'est une étude longue et fatigante pour une femme, que d'apprendre à connaître son mari : faite avec le premier, qu'elle ne se donne pas une peine de plus avec le second ; peut-être même n'y gagnerait-elle pas. Ce n'est pas un amant qu'elle veut dans son époux, c'est un personnage commode, et la longue habitude, dans ce cas, est plus sûre du succès que la nouveauté.
Si la jouissance antiphysique, dont je vous ai parlé tout à l'heure, ne réussit pas à vous enflammer, foutez en con, je le veux bien ; mais videz le vase aussitôt qu'il se remplit ; ne laissez jamais arriver l'embryon à terme : c'est de la plus grande importance, si vous ne couchez pas avec votre mari, et cela l'est encore si vous y couchez, parce que de l'incertitude naissent, comme je vous l'ai dit, tous les soupçons, et de ces soupçons presque toujours et les ruptures et les éclats.
N'ayez surtout aucun respect pour cette cérémonie civile ou religieuse qui vous enchaîne à un homme ou que vous n'aimez point, ou que vous n'aimez plus, ou qui ne vous suffit pas. Une messe, une bénédiction, un contrat, toutes ces platitudes sont-elles donc assez fortes... assez sacrées, pour vous déterminer à ramper sous des fers ? Cette foi donnée, jurée et promise, n'est qu'une formalité qui donne à un homme le droit de coucher avec une femme, mais qui n'engage ni l'un ni l'autre : encore moins celle qui, des deux, a le moins de moyens de se délier. Vous qui êtes destinée à vivre dans le monde, me dit la supérieure en me fixant, méprisez, ma chère Juliette, foulez aux pieds ces absurdités, comme elles méritent de l'être ; ce sont des conventions humaines, où vous êtes forcée d'adhérer malgré vous : un charlatan masqué qui fait quelques tours de passe-passe auprès d'une table, en face d'un grand livre, et un coquin qui vous fait signer dans un autre, tout cela n'est fait ni pour contraindre, ni pour en imposer. Usez des droits que vous a donnés la nature ; elle ne vous dictera que de mépriser ces usages et de vous prostituer au gré de vos désirs. C'est votre corps qui est le temple où elle veut être adorée, et non l'autel où ce prêtre imbécile vient de brailler sa messe. Les serments qu'elle exige de vous ne sont pas ceux que vous venez de faire à ce méprisable jongleur, ou que vous avez signés dans les mains de cet homme lugubre : ceux que la nature veut sont de vous livrer aux hommes, tant que vos forces vous le permettront. Le Dieu qu'elle vous offre n'est pas le morceau de pâte ronde que cet arlequin vient de faire passer dans ses entrailles, mais le plaisir, mais la volupté ; et c'est en ne servant pas exactement l'un et l'autre que vous outrageriez cette mère tendre.
Quand vous aurez le choix dans vos amours, préférez toujours des gens mariés : l'intérêt au mystère étant alors le même, vous aurez moins à craindre des indiscrétions. Mais à ceux-ci préférez encore les gens à gages : je vous l'ai dit, cela vaut infiniment mieux ; on change de cela comme de linge, et la variation... la multiplicité, sont les deux plus puissants véhicules de la luxure. Foutez avec le plus d'hommes qu'il vous sera possible : rien n'amuse, rien n'échauffe la tête comme le grand nombre ; il n'y en a pas qui ne puisse vous donner des plaisirs nouveaux, ne fût-ce que par le changement de conformation, et vous ne savez rien, si vous ne connaissez qu'un vit. Dans le fait, c'est absolument égal à votre époux : vous conviendrez qu'il n'est pas plus déshonoré au millième qu'au premier, moins même, car il semble que l'un efface l'autre. D'ailleurs le mari, s'il est raisonnable, excuse toujours beaucoup plutôt le libertinage que l'amour : l'un offense personnellement, l'autre n'est qu'un tort de votre physique. Lui peut fort bien ne pas en avoir, et voilà son amour-propre en paix. C'est donc égal vis-à-vis de lui ; quant à vos principes, ou vous n'êtes pas philosophe, ou vous devez bien sentir que, quand le premier pas est fait, on ne pèche pas plus au dix-millième qu'au premier. Reste donc le public ; or, ceci vous appartient entièrement ; tout dépend de l'art de feindre et de celui d'en imposer ; si vous possédez bien l'un et l'autre, et ce doit être votre unique étude, vous ferez du publie et de votre mari absolument tout ce que vous voudrez. Ne perdez jamais de vue que ce n'est pas la faute qui perd une femme, mais l'éclat, et que dix millions de crimes ignorés sont moins dangereux que le plus léger travers qui saute aux yeux de tout le monde.
Soyez modeste dans vos habits : l'étalage affiche plutôt une femme que vingt amants ; une coiffure plus ou moins élégante. une robe plus ou moins riche, tout cela ne fait rien au bonheur ; mais de foutre souvent et beaucoup y fait étonnamment. Avec un air prude ou modeste, on ne vous soupçonnera jamais de rien : l'osât-on un instant, mille défenseurs rompraient aussitôt des lances pour vous. Le public, qui n'a pas le temps d'approfondir, ne juge jamais que sur les apparences : il n'en coûte guère pour se revêtir de celles qu'il veut. Satisfaites-le donc, afin qu'il soit à vous dans le besoin.
Quand vous aurez de grands enfants, écartez-les de vous : on ne les a que trop souvent vus les délateurs de leur mère. Dussent-ils vous tenter, résistez au désir : la disproportion d'âge établirait un dégoût dont vous seriez victime. Cet inceste-là n'a pas grand sel, et il peut nuire à des voluptés bien plus grandes. Il y a moins de risques à vous branler avec votre fille, si elle vous plaît ; faites-lui partager vos débauches, afin qu'elle ne les éclaire pas.
Il est, je crois, maintenant nécessaire d'ajouter une conclusion à tous ces conseils : c'est que la sagesse des femmes est une perte, un fléau pour la société, et qu'il devrait y avoir des punitions dirigées contre les créatures absurdes qui, par quelque motif que ce puisse être, croient, en conservant leur ridicule virginité, et s'illustrer dans ce monde-ci, et se préparer des couronnes dans l'autre.
Jeunes et délicieux objets de notre sexe, poursuivit Delbène avec chaleur, c'est à vous que je me suis adressée jusqu'à présent, c'est à vous que je dis encore : Foulez aux pieds cette vertu sauvage, de laquelle des sots osent vous composer un mérite ; renoncez à l'usage barbare de vous immoler aux autels de cette ridicule vertu dont les jouissances fantastiques ne vous dédommageront jamais de tous les sacrifices que vous lui feriez. Et de quel droit les hommes exigent-ils de vous tant de retenue, quand ils en ont si peu de leur côté ? Ne voyez-vous pas bien que ce sont eux qui ont fait les lois, et que leur orgueil ou leur intempérance présidaient à la rédaction ?
6 Il faut observer que les mémoires de Justine et ceux de sa sœur étaient écrits avant la Révolution.
7 Ô homme ! tu crois faire un crime contre la nature quand tu t'opposes à la propagation ou quand tu la détruis, et tu ne songes pas que la destruction de mille fois, de dix millions de fois autant d'hommes qu'il y en a sur la surface de la terre, ne coûterait pas une larme à cette nature, et n'apporterait pas la plus petite altération à la régularité de sa marche. Ce n'est donc pas pour nous que tout a été fait, puisque, n'existassions-nous même pas, tout existerait également. Que sommes-nous donc aux yeux de la nature ? et comment pouvons-nous nous estimer autant ?
8 Elle a lieu en Perse. Les Brahmes se réunissent également entre eux, et se livrent réciproquement leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs.
9 Voyez le sixième volume des Cérémonies religieuses, page 300.
10 Telle est la meilleure et la plus sage de toutes les lois, sans doute ; un délit sourd doit être puni sourdement, et la vengeance n'en doit jamais appartenir qu'à celui qu'il outrage.
11 Toutes ces lois ne sont le fruit que de l'orgueil et de la luxure.